Argentique ou numérique ?
Y en a-t-il vraiment un meilleur que l’autre ?
La réponse courte: non.
La réponse longue: c’est un peu plus compliqué que ça.
On entend souvent les personnes de l’ancienne génération (en une phrase j’ai vexé tous ceux qui ont plus de 40 ans), dire que la VRAIE pratique photographique, c’est l’argentique. Qu’on n’est pas vraiment photographe si on n’a pas une chambre noire, que le numérique c’est trop facile, et surtout que c’est pas beau, que ça manque d’authenticité, que c’est pas aussi fin et précis, que c’est moins légitime, etc…
Mais de mon humble opinion, c’est comparer l’incomparable.
La pratique de la photographie, c’est rendre son point de vue intemporel, figer sa position dans l’immensité de notre espace, c’est justifier sa présence et son ressenti au travers de la place centrale que l’on s’attribue dans la pérennisation d’un événement, peu importe l’ampleur de ce dernier. Bref, beaucoup de mots sur lesquels je vous laisse vous attarder ou non.
Argentique et numérique ne sont que des outils.
Du coup, lequel choisir ?
Pour commencer, au sein des deux grandes catégories, il y a ENORMEMENT de choix. Des recherches poussées et approfondies (et parfois compliquées et barbantes) s’imposent avant de trouver l’équipement qui correspondra le plus à vos besoins et vos envies.
Mais on va pas parler matos parce que ça m’ennuie, donc on va parler des différences dans la pratique en elle même.
Quand on entend le discours qui clame que l’argentique est plus beau et précis que le numérique, c’est à mon sens que l’on ne pratique pas le numérique correctement. C’était certainement très vrai avec les premiers appareils numériques dont les 3 pixels et demi me hantent toujours, mais le matériel numérique haut de gamme d’aujourd’hui rivalise totalement avec les équipements argentiques à gamme équivalente. MAIS BREF J’AI DIT QU’ON PARLAIT PAS MATERIEL !
La différence principale entre les deux pratiques, c’est le moment où l’on choisit le rendu visuel de sa photo. Je m’explique.
En argentique, c’est la pellicule qui définira la teinte colorimétrique de l’image, ses contrastes, son niveau de grain, autrement dit, son apparence. C’est donc en prenant en compte tous ces éléments que l’on va choisir une pellicule en amont qui correspond au visuel que l’on veut avoir. Puis on charge son boîtier, on part shooter, et 24 ou 36 poses plus tard, on dépose sa pellicule au labo (ou on la développe soi même si on a les compétences et le matériel pour), et on récupère un négatif que l’on peut scanner pour obtenir un produit fini sous forme de fichier numérique, ou que l’on peut utiliser pour faire des agrandissements et des tirages.
En numérique, un.e professionnel.le ou même des amateurs.trices plus ou moins confirmés.ées travaillent avec un format d’images non compressé qui s’appelle le format RAW (à l’opposé du format JPEG qui est un format compressé). “Raw” est un mot anglais signifiant littéralement “brut”. Je ne vais pas m’attarder sur les technicalités des formats numériques, mais le format raw permet de travailler toutes les sous couches des images, indépendamment les unes des autres, et en profondeur, donnant ainsi un contrôle total sur le rendu final de chaque photo. Car non, une photo qui sort directement d’un boîtier numérique n’est pas un produit fini, c’est un produit brut que l’on passe ensuite par un processus que l’on appelle le développement numérique. Car contrairement à l’argentique, le travail visuel du numérique a lieu après la prise de vue, pas avant. Le développement numérique (=/= la retouche) se fait à l’aide de n’importe quel logiciel de travail d’images, les plus célèbres étant Photoshop et Lightroom (mais il existe plein d’autres alternatives dont certaines gratuites), permettant d‘effectuer tous les ajustements nécessaires de contrastes, colorimétrie, et tout le bazar. Et c’est l’image exportée de ces logiciels (généralement vers un format cette fois ci compressé) que l’on considère comme produit fini.
Donc si vous trouvez que vos photos numériques sont moches, c’est peut être juste qu’elles ne sont pas finies. Le développement numérique n’est pas inné non plus, comme tous les aspects de la photographie, ça s’apprend ! Les filtres constituent une alternative pratique pour ceux qui ne savent pas développer numériquement mais veulent quand même un rendu qui fasse “fini”.
“Oui mais avec l’argentique, comme on peut faire moins de photos, on prend plus le temps de composer ses images donc forcément on est meilleurs par pitié donnez moi une médaille mes parents m’ont jamais dit qu’ils m’aimaient."
Alors. Oui, mais non (argumentaire imparable). Ne me dites pas que chacune des 36 photos que vous avez faites sur votre pellicule sont des œuvres d’art parce que je ne vous croirais pas. Ce qui fait qu’une photo est réussie n’a rien à voir avec le nombre de tentatives qu’on a eues pour la réussir, et certains photographes seraient prêts à utiliser des pellicules entières pour réussir un seul cliché. Je parlerai un autre jour de la notion de “réussir” une photo parce que c’est un sujet qui m’intéresse énormément, mais en numérique comme en argentique, on ne réussit pas toutes ses photos. Et dans le milieu professionnel, le numérique a l’avantage sur l’argentique d’être plus pardonnable dans le sens où on peut se permettre de mitrailler sans dépenser toutes ses économies dans des pellicules qui seront au final inexploitables.
“Oui mais le numérique c’est quand même plus nul que l’argentique parce que quand on le met en mode automatique ça demande aucune connaissance laisse moi avoir le dernier mot.”
Il existe beaucoup de boîtiers argentiques dotés de modes automatiques très performants, c’est pas du tout un bon argument, ça suffit maintenant.
“Ouais mais en argentique y a pas Photoshop et Photoshop c’est le mal parce que ça déforme la vérité et je crois qu’il y a des monstres sous mon lit.”
Alors déjà un négatif peut être scanné et ensuite passé sur Photoshop donc aujourd’hui ça n’a plus de sens de dire ça. Et si on parle de “à l’époque” (peu importe ce que ça veut dire), certes, Photoshop n’existait pas mais ça ne veut pas dire qu’on ne retouchait pas les photos ! Il existe plein de façons d’altérer des images en commençant déjà par le choix des pellicules. Certaines pellicules sont plus ou moins sensibles aux teintes rouges, accentuant ou diminuant de fait les défauts de peau, donnant l’apparence d’un visage plus ou moins lisse. Et c’est sans parler de toutes les possibilités de chimies qui vont affecter aussi le rendu final. On pouvait aussi peindre sur une image pour masquer ou rajouter un élément, découper, coller… Je ne les connais pas toutes, mais il existe énormément de techniques de modifications d’images en argentique.
Et puis SURTOUT (et je consacrerai aussi un article entier à ce sujet), une photo est un point de vue, et non une vérité.
Mais du coup, on choisit quoi ?
Je vous retourne une autre question: pourquoi choisir ?
J’utilise plusieurs boitiers numériques et argentiques dans ma pratique (bon, c’est mon métier, ça justifie l’investissement financier), et je choisis en fonction de mon envie du jour. Quand je pars en prestation professionnelle je m’équipe avec mes numériques pour la flexibilité qu’ils me permettent, et le reste du temps, dans ma pratique personnelle, ça dépend des jours !
Si vous êtes quelqu’un qui n’aime pas le développement numérique et qui n’a pas envie d’y consacrer du temps, alors essayez peut-être de vous tourner vers l’argentique ?
A l’inverse, si vous aimez bidouiller chacune de vos images pendant des heures, alors peut-être que le numérique est plus adapté à vos besoins ?
Quoi qu’il en soit il n’y a pas de formule magique, et c’est en essayant qu’on finit par trouver chaussure à son pied. Dans le fond, il y a autant de façons de pratiquer la photographie qu’il y a de photographes.