La solitude de l'artiste

C’est vrai qu’on me connait surtout pour mes travaux en noir et blanc, mais ça ne m’empêche pas de me faire plaisir sur des projets hauts en saturation !

Je ne saurais pas dire d’où ce projet est né, je voulais prendre en photo Sarah Amri et l’inspiration est venue d'elle-même en croisant plusieurs références que j’avais vu passer ici et là, combinées à une influence pop art inconsciente mais indéniable. L’idée n’est pas particulièrement unique ni originale, mais je voulais aborder cette mise en scène là à ma façon. J’ai contacté Elodie Pawlik et ses pinceaux magiques, et après une transformation assez intense des traits de Sarah, nous avons pu commencer à shooter, le 26 juin 2020.

Cette série a beaucoup marqué les esprits.

Je ne sais pas si c’est par sa qualité technique supérieure aux différents travaux que j’avais présentés jusque-là, si c’est grâce à l’expressivité profonde de Sarah, ou si c’est purement les couleurs vives qui viennent chatouiller la rétine du spectateur. Ou peut-être un peu des trois ?

C’est un projet qui m’a amenée à une réévaluation de ma façon de travailler les couleurs. Mon processus de traitement sur ces photos-là m'a ouvert des portes mentales sur le monde merveilleux de la colorimétrie et le véritable “infini des possibles” qu’il offre quand on prend le temps d’essayer de le voir. J’ai beaucoup progressé grâce à ce projet qui, sans que je m’y attende, et sans que je m’en rende compte, aura marqué un point important de mon évolution en tant que photographe.

J’ai aussi ajouté quelques cordes à mon arc de débrouillardise quand j’ai dû trouver un substitut à une gelate rouge manquante… Par chance, je portais une longue jupe rouge… Et par chance il faisait chaud dans le studio et j’avais un short de rechange, donc ladite jupe a fini sur le flash qui éclairait le fond (c’est un fond blanc éclairé en rouge - si les aspects purement techniques de mes projets photos vous intéressent n’hésitez pas à me le signaler et je m’étendrais un peu plus sur la thématique) et le flash en question a fini par terre et s’est cassé MAIS BREF J’AI APPRIS DE MES ERREURS.


Travailler avec Sarah a été d’une immense douceur.

Aujourd’hui j’ai la chance de l’avoir comme amie, mais à l’époque nous nous connaissions à peine, et je trouve que l’on peut percevoir dans ces images toute la pudeur et la volonté de bien faire d’une amitié naissante. Je lui ai donné des directives parfois floues, et elle s’est surpassée à essayer de les appliquer du mieux qu’elle a pu, bien qu’elle n’avait à ce moment-là quasiment aucune expérience en tant que modèle photo. La vibe se voulait un peu “businesswoman en burnout”, une ambiance agacée, presque colérique de femme d’affaires débordée, voire condescendante. Je voulais que ça soupire ! Pourtant, et je m’en rends compte des années plus tard, je trouve que l’émotion capturée est bien différente, bien plus profonde, et même bien plus juste que ce qui était initialement espéré.

De la même façon que la femme d’affaires puissante que j’ai voulu invoquer se sent certainement un peu seule dans sa gestion de sa grosse entreprise fictive, la petite auto entrepreneuse que je suis est aussi souvent confrontée à la solitude de devoir occuper tous les postes en même temps d’une entreprise bien réelle, même ceux qui sortent de mes domaines de compétences. Effectivement, le surmenage professionnel est une thématique que je frôle et qui génère une immense frustration quotidienne d’être plus secrétaire administrative qu’artiste.

Mais je veux pousser encore plus loin l’analyse de ces images que je trouve bien plus profondes qu’une déclaration urssaf en retard.

Quand je me plonge dans ce regard que m’a donné Sarah, je me vois moi, seule.

Seule au milieu de mes couleurs, cherchant un moyen parlant de communiquer en silence. Maquillée, habillée, déguisée même, je tente de cacher mon immense vulnérabilité blottie au fond de mon travail. Ce visage bleu, nocturne et sombre, ce noyau de mélancolie froide qui contraste tellement avec la chaleur brûlante de cet opposé que j’exprime.

Je crois qu’en effet, mon art vient d’abord de cette solitude qui remonte aussi loin que mes premiers rêves, et qui paradoxalement m’a toujours suivie de près. Et je crois aussi que c’est le fléau d’un bon nombre d’artistes car nous sommes sans cesse en train de réinventer nos moyens d’expression, faute d’en trouver qui nous conviennent. Je pense que l’artiste est condamné à une forme noble d’incompréhension alors qu’il tente de se créer un langage qui saura symboliser ses cicatrices, piégé par sa propre nécessité d’embellir ses souvenirs les plus laids.

Alors merci Sarah, merci Elodie, et merci à toutes les personnes qui me permettent de faire ce que je fais.

Vous me libérez de ma laideur.