La place des fleurs dans mon travail
Les fleurs.
Elles reviennent souvent dans mon travail, mais pas tout le temps non plus, seulement à des périodes bien spécifiques de ma vie. Seulement quand j'ai mal.
Quand j'étais petite, j'avais un désintérêt des plus total pour les fleurs et les plantes en général. Pourtant lors de multiples balades dans la Creuse natale de mon père, ce dernier et ma grand-mère adoraient me faire deviner le nom des arbres par la forme de leurs feuilles. Le jardin de mes grands-parents était inondé des plus belles couleurs de roses, de dahlias, de cerisiers, et je pense avoir fait plus d’herbiers dans ma vie que d’omelettes. Ma mère me surnommait entre autres “ma petite fleur”, et j'ai grandi dans un salon rempli d'épiphyllums, de cactus, de caoutchoucs, et divers ficus.
Mais ça ne m'intéressait pas, je les voyais sans les regarder.
Et en grandissant, je commençais même à me rebeller contre la symbolique des fleurs, sans cesse offertes aux femmes d'un geste paternaliste et condescendant, je les trouvais trop “girly”. Et comme beaucoup d’adolescentes de mon âge, je ressentais le besoin de me différencier du reste de la gente féminine, car la société autour de nous nous avait rangées dans une seule toute petite case dans laquelle je ne me reconnaissais pas. Alors hors de question que je sois juste une fleur, belle et fragile. J'ai des idées, des pensées, des réflexions, je ne suis pas faite juste pour décorer un salon.
Et un jour j'ai eu mal. Une de ces douleurs nouvelles, qu'on ne sait pas comment gérer, qui prend les tripes et le foie, qui nous dit “tu vas crever”. Et j'ai eu une pulsion assez inexpliquée; moi qui tâtonnait dans le domaine du body painting, j'ai attrapé mes pinceaux, et sans réfléchir, j'ai peins la plus grosse rose possible, allant de mon cou jusqu'à la limite de ma poitrine. Ça m'a fait un bien inexplicable, mais je n'ai fait qu’effleurer le pourquoi, et la vie a continué.
Et plus tard, j'ai à nouveau eu mal, et la pulsion est revenue. Alors vite, j'ai enlevé mon t-shirt et deux roses sont apparues. Dans le creux de mon cou, elles sont venues déposer leur réconfort. J'ai commencé à remarquer un schéma, mais la vie a continué, et j'ai oublié le pourquoi.
Quelques années plus tard, j'ai suivi ma passion, je suis devenue photographe ! J'ai cherché l'inspiration dans chaque paragraphe rédigé de la main d'autres artistes, et je voyais de magnifiques portraits qui devaient enrichir les fleuristes. J'ai à mon tour organisé des shootings fleuris parce que c'était joli, et mon regard s'est posé sur une rose éternelle, bleue foncé, qui m'a absolument transcendée.
Et un jour que je ne trouvais pas de modèles, je me suis dit que j'allais m'essayer à la photo de produits. J'ai couru chez Jean Fleuriste, et je suis revenue avec un bouquet conçu spécialement pour mes envies.
L'exercice qui s'en est suivi a été plus que thérapeutique, et j'ai compris qu'il y avait dans les fleurs quelque chose qui se rapprochait du plus profond de mon cœur. Et à la douleur suivante, c'est cette rose bleue qui dormait sur un meuble qui a eu le privilège de devenir ma muse, pour un shooting que je considère comme une séance d’autoportraits sur un plan atomique.
Aujourd'hui encore, mon existence me défie. Comme elle continuera de le faire jusqu'à ma mort, car c'est ça la vie. Mon premier instinct s'est à nouveau tourné vers les fleurs, comme si elles me permettaient de préserver ma douleur. Je ne pensais pas que vous auriez pu me dire qu'à travers ma souffrance il y aurait des sourires, mais mon cri d'artiste il est là je crois. Quelque part au milieu des bouquets, je pense m’être trouvée.
Parce que les fleurs ont cette magie d'être d'une beauté transcendante, mais tellement éphémère. On les arrache et on les tue, pour poser la symbolique de leurs cadavres temporaires sur des sentiments que l'on veut rendre éternels. Parce qu'un bouquet de fleurs c'est un “oui” pour la vie, mais c'est aussi un “adieu”, c'est un “je t'aime” autant qu'un “je m'en veux”. Pourtant, une fleur ça n'a pas de haine. Même les plantes les plus venimeuses, les plus dangereuses, on ne les offre jamais quand on déteste, ça ne part jamais d'un mauvais geste.
Aujourd'hui j'aime énormément les fleurs. Elles me permettent de rendre jolies toutes les laideurs. Même la plus magnifique des plantes finira par faner, et les observer mourir m'aide à faire le deuil de l'éternité.
Aujourd'hui pour moi, offrir des fleurs n'est plus synonyme de fragilité féminine. Un énorme bouquet où une petite marguerite, c'est un “je pense à toi, dans tout ce qui t’habite”. C'est mettre des couleurs et des odeurs sur des émotions qu'on n'explique pas, rationaliser l’intangible, ce qu'on ne voit pas. Offrir des fleurs, ça nous rassemble, ça nous fait croire que nos perceptions se ressemblent. C'est une expérience humaine collective de lutte contre la solitude corrosive.
Alors voilà. Quand j'ai mal ma créativité va par là. Une ode à ma résilience, quoiqu'il arrive, le printemps continuera sa danse.